Tu reprends la même page pour la sixième fois. Tu sais qu’elle est correcte. Tu sais aussi que tu ne l’enverras pas aujourd’hui.
Et on t’a probablement déjà dit que le perfectionnisme était une qualité déguisée, ou un défaut à assumer en entretien. Les deux réponses passent à côté, parce qu’il n’y a pas un perfectionnisme mais au moins deux, et qu’un seul coûte cher.
Dans cet article, on va séparer les deux, regarder ce que la recherche a mesuré sur celui qui bloque, et voir ce qu’on peut assouplir sans renoncer à bien faire.
La réponse courte
Ce qui te bloque n’est pas d’avoir des exigences élevées. C’est ce qui arrive quand tu ne les atteins pas.
Les chercheurs distinguent depuis longtemps deux dimensions. D’un côté des standards personnels élevés, qui vont plutôt avec de bons résultats. De l’autre des préoccupations évaluatives : la peur de l’erreur, le doute permanent sur ses actions, le sentiment que les autres exigent la perfection. C’est cette seconde dimension qui va avec la souffrance et l’immobilité.
La question utile n’est donc pas « est-ce que je suis perfectionniste ». C’est : qu’est-ce qui se passe en moi quand c’est imparfait ?
Les deux visages, et ce qui les sépare
En 2006, Stoeber et Otto ont passé en revue les travaux sur ce qu’ils appellent le perfectionnisme positif. Leur conclusion : quand on sépare statistiquement les deux dimensions, les standards élevés seuls sont associés à des résultats plutôt favorables, tandis que les préoccupations évaluatives concentrent la quasi-totalité des effets négatifs.
La distinction est fine mais elle change tout, parce qu’elle indique quoi relâcher. On ne te demande pas de moins bien travailler. On te demande de regarder ce que tu fais de l’écart.
Deux personnes peuvent viser exactement le même niveau. L’une constate l’écart, ajuste, recommence. L’autre lit l’écart comme une information sur ce qu’elle vaut. Seule la seconde est bloquée.
Ce que ça coûte, mesuré
Une méta-analyse de Limburg et ses collègues, publiée en 2017, a examiné la relation entre perfectionnisme et psychopathologie. Le perfectionnisme, et en particulier sa dimension évaluative, est associé à un large éventail de difficultés : symptômes dépressifs, anxiété, troubles du comportement alimentaire, symptômes obsessionnels.
Les auteurs proposent d’y voir un facteur transdiagnostique : quelque chose qui traverse plusieurs troubles au lieu d’appartenir à un seul. C’est une hypothèse de travail utile, pas une conclusion définitive.
Côté épuisement, Hill et Curran ont publié en 2015 une méta-analyse sur perfectionnisme et burnout, au travail, dans le sport et dans les études. Même partage : les préoccupations évaluatives vont avec l’épuisement, les standards personnels beaucoup moins, et parfois dans l’autre sens.
Et ce n’est pas ton imagination : ça augmente
En 2019, Curran et Hill ont publié une méta-analyse de cohortes de naissance portant sur des étudiants américains, canadiens et britanniques entre 1989 et 2016.
Les trois formes de perfectionnisme ont augmenté sur la période. La plus forte hausse concerne le perfectionnisme socialement prescrit, la conviction que les autres attendent la perfection de soi : environ un tiers d’augmentation en une trentaine d’années.
Deux réserves à poser tout de suite. L’échantillon est presque exclusivement étudiant et anglophone, ce qui limite la généralisation. Et une étude de tendance ne dit pas pourquoi : les auteurs proposent des explications liées à la compétition et à l’évaluation permanente, ce sont des hypothèses.
Ce qu’on peut en retenir sans surinterpréter : si tu as le sentiment d’être jugé en permanence, tu n’es pas en train d’inventer un climat.
Est-ce que ça te concerne ?
-
Tu passes plus de temps sur les dix derniers pour cent que sur les quatre-vingt-dix premiers.
-
Tu ne montres pas ton travail tant qu’il n’est pas « prêt », et il n’est jamais prêt.
-
Une critique mineure occupe ta tête plus longtemps qu’un compliment majeur.
-
Tu doutes de ce que tu viens de faire, même quand le résultat est bon.
-
Tu penses souvent à ce que les autres attendraient, sans qu’ils aient rien demandé.
Les trois derniers signes sont ceux de la dimension coûteuse. Les deux premiers, seuls, peuvent n’être que de l’exigence.
Trois choses à faire
1. Distinguer le standard et l’interprétation de l’écart
Prends un travail récent que tu as trouvé insuffisant. Écris deux lignes.
La première : le standard visé, factuellement. « Je voulais que ce document soit clair pour quelqu’un qui ne connaît pas le dossier. »
La seconde : ce que l’écart a voulu dire. « Donc je ne suis pas rigoureux. » « Donc ils vont voir que je bluffe. »
La première ligne est un critère de travail. La seconde est une conclusion sur toi. Le problème n’est presque jamais dans la première.
2. Fixer le « suffisant » avant de commencer
Le perfectionnisme évaluatif prospère quand le critère d’arrêt est flou : tu arrêtes quand tu « le sens », et tu ne le sens jamais.
Avant de commencer, écris trois conditions concrètes qui définissent le travail fini. « La structure est claire, les chiffres sont justes, la conclusion tient en trois phrases. » Quand les trois sont remplies, tu arrêtes, même si tu pourrais continuer.
Le critère doit être écrit avant, parce qu’écrit après il se déplace tout seul.
3. Livrer une version délibérément imparfaite, une fois
Choisis quelque chose de réel mais de peu risqué, et livre-le à quatre-vingts pour cent. Volontairement.
Le but n’est pas de baisser ton niveau. C’est de récolter une information que tu n’as jamais collectée : ce qui arrive vraiment. Note ce que tu avais anticipé avant, note ce qui s’est produit après. Dans la plupart des cas, personne ne remarque ce qui te coûtait des heures.
Et si quelqu’un le remarque, tu apprends autre chose d’utile : quelle exigence est réellement attendue, par opposition à celle que tu t’imposes.
Ce que cet article ne dit pas
Il ne dit pas que le perfectionnisme est une maladie. Ce n’est pas un diagnostic. C’est un ensemble de traits mesurés par questionnaire, avec des dimensions distinctes.
Il ne dit pas qu’il faut viser moins haut. La dimension « standards élevés » n’est pas le problème, et la retirer serait une perte.
Les données sont corrélationnelles. La méta-analyse de 2017 établit des associations avec la psychopathologie, pas une causalité. La souffrance peut aussi renforcer les préoccupations évaluatives.
Et les chiffres d’augmentation portent sur des étudiants anglophones. Les transposer tels quels à un adulte francophone serait un abus.
Si l’exigence s’accompagne de restriction alimentaire, de rituels de vérification, d’épuisement profond ou d’idées sombres, ce n’est plus un sujet d’organisation du travail. C’est un motif de consultation.
Ce qu’il faut retenir
Ton exigence n’est pas ton problème. Ce que tu conclus sur toi quand l’exigence n’est pas atteinte, si.
Garde le standard. Change la lecture de l’écart, et surtout écris ton critère d’arrêt avant de commencer, parce qu’après il se déplace.
Une première action, aujourd’hui : prends la tâche sur laquelle tu tournes en ce moment, et écris les trois conditions qui la rendraient finie. Trois, pas cinq. Puis regarde combien sont déjà remplies.
Sources
-
Stoeber, J. & Otto, K. (2006). « Positive conceptions of perfectionism: Approaches, evidence, challenges », Personality and Social Psychology Review, 10(4), 295-319. DOI 10.1207/s15327957pspr1004_2. Établit la distinction entre standards personnels et préoccupations évaluatives. Limite : revue conceptuelle, et la séparation statistique des deux dimensions reste discutée.
-
Limburg, K., Watson, H. J., Hagger, M. S. & Egan, S. J. (2017). « The relationship between perfectionism and psychopathology: A meta-analysis », Journal of Clinical Psychology, 73(10), 1301-1326. DOI 10.1002/jclp.22435. Associe le perfectionnisme évaluatif à un large éventail de symptômes, et propose la lecture transdiagnostique. Limite : corrélationnel, et le sens de la relation n’est pas établi.
-
Hill, A. P. & Curran, T. (2015). « Multidimensional perfectionism and burnout: A meta-analysis », Personality and Social Psychology Review, 20(3), 269-288. DOI 10.1177/1088868315596286. Les préoccupations évaluatives vont avec l’épuisement, les standards personnels beaucoup moins. Limite : hétérogénéité des domaines agrégés, travail, sport et études.
-
Curran, T. & Hill, A. P. (2019). « Perfectionism is increasing over time: A meta-analysis of birth cohort differences from 1989 to 2016 », Psychological Bulletin, 145(4), 410-429. DOI 10.1037/bul0000138. Hausse des trois formes, la plus marquée pour le perfectionnisme socialement prescrit. Limite : échantillons étudiants nord-américains et britanniques, et une tendance n’explique pas ses causes.